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La planète « Una » était vraiment une magnifique planète. A quelque distance, elle apparaissait uniformément bleue. Mais, à mesure qu’on s’en approchait se dessinaient, en proportions convenables, des continents aux tons ambrés baignés par des mers dont la couleur allait du vert-émeraude au violet le plus profond.
Ses habitants, les « Unites », étaient de l’espèce homo-sapiens. Plus homo que sapiens d’ailleurs si l’on en juge par leur histoire. Tout au long de celle-ci, les Unites n’avaient eu de cesse de se flanquer des peignées mémorables pour les motifs les plus futiles. Tous parlaient la même langue et cette particularité, loin d’être un facteur d’apaisement, n’avait fait qu’agraver les conséquences de leur agressivité naturelle. Utilisant une langue commune, aucune offense ne pouvait, aux yeux des Unites, avoir pour excuse une malencontreuse erreur de traduction. La tâche des diplomates était infernale.
Aux environs de quatre heures d’un après-midi d’hiver, la gare de Monteils rosissait sous la caresse d’un soleil couchant. Devant le quai désert, la voie unique, envahie d’herbes folles jaunies, étirait ses rails luisant jusqu’à l’horizon proche où ils disparaissaient dans la gueule noire du tunnel de la Châtaigneraie. De l’autre côté, la voie épousait le contour sinueux des gorges de l’Aveyron, rendues indistinctes par les ombres bleues du crépuscule.
A l’intérieur de la gare, trois ampoules jaunâtres, surmontées de réflecteurs en tôle noire, luttaient sans grand succès contre l’obscurité, laissant l’ombre miséricordieuse masquer le délabrement du plafond.
Au fond de la salle, sur le minuscule kiosque de Rose, la marchande de journaux, une profusion de magazines apportait un air de gaîté multicolore dans cet univers voué au gris pisseux réglementaire.
Madame Irma était seule. Seule dans ce qu’elle nommait pompeusement son « cabinet de consultation », en fait, une caravane quelque peu défraîchie qu’avec l’aide d’amis possédant une voiture, elle promenait dans les foires du département.
C’était une femme replète au teint couperosé, aux cheveux poivre et sels sagement ramenés en chignon, la cinquantaine carillonnée, sobrement vêtue d’une robe noire qu’égayait un foulard bariolé et qui exerçait la noble profession de « voyante extra lucide ».
Armée d’un plumeau qu’elle brandissait d’une main et d’un chiffon roulé en boule, Madame Irma faisait le ménage en soliloquant :
– Voilà… C’est mieux comme ça… la chouette sur la bibliothèque… la boule de cristal… les bougies… ma bouteille… Ah ! la caisse… très important ça, la caisse ! Hop, dans le tiroir…
Lorsque Mona décida de tuer son mari, elle n’avait pas la moindre idée de la façon dont elle s’y prendrait. Le fait d’avoir à le faire passer de vie à trépas ne la souciait pas autrement.
Dotée d’une imagination limitée, elle ruminait ce projet depuis plusieurs mois mais n’avait, jusqu’ici, pas pris de décision définitive. La chose en effet demandait réflexion. Après en avoir longuement discuté avec elle-même, debout devant la glace, elle en était arrivée à la conclusion logique que le meilleur moyen de se débarrasser d’un mari insupportable était encore de le trucider.
Les raisons qu’elle invoquait pour justifier cette opinion étaient, à vrai dire, aussi nombreuses qu’obscures mais pouvaient, en définitive, se résumer en cet axiome : « Quand un mari vous est devenu insupportable, il n’y a aucune raison de le supporter et donc… »
Mais Mona était une femme de tête. Du moins en était-elle persuadée. Aussi ne passa-t-elle pas immédiatement à l’exécution de son dessein comme l’eût fait une quelconque écervelée.
Avec une grimace espiègle, la baronne laissa tomber :
– En fait, mon mari m’a tellement trompée que je ne sais même pas si mes enfants sont de moi !
Les trois personnes qui l’entouraient eurent un sourire complice.
– Oh, Anaïs, protesta la tante Zéphirine d’un air faussement scandalisé tout en se resservant une part de dessert !
– Impayable ! Tout simplement impayable, s’esclaffa tout en se trémoussant le cousin Isidore dont la virilité n’était pas la qualité dominante en dépit de sa quarantaine avouée.
– Encore un de tes paradoxes, ironisa à mi-voix Jean, le play-boy du lot.




